« 21 mai 1854 » [source : BnF, Mss, NAF 16375, f. 197-198], transcr. Chantal Brière, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.1360, page consultée le 15 juin 2026.
Jersey, 21 mai 1854, dimanche matin, 8 h.
Bonjour, mon cher petit bien-aimé, bonjour, je t’aime, j’ai beau chercher une
locution moins banale, une forme moins commune pour te dire ce que j’ai dans le cœur
je n’en trouve pas d’autre que celle-là : je t’aime. Toute
mon âme est dans ces sept lettres, trois de plus que pour Dieu, proportion juste
d’ailleurs car Dieu n’est que tout. L’amour est plus que
tout. Je t’avais prié hier de m’écrire un petit mot de tendresse en l’honneur de ma
fête1
mais j’ai réfléchi depuis que c’était trop te demander à la fois dans ce moment où
tu
auras redoublement de travail. Aussi, mon pauvre adoré, j’y renonce et je me
contenterai de mon ravissant petit tableau2. Je me figurerai en le regardant que tous ces pignons, tous
ces toits, tous ces clochers sont autant de bonnes pensées que tu me donnes, y compris
le ciel éteint et mélancolique du crépuscule, qui ressemble trop, hélas ! à celui
de
notre amour. Ainsi, mon cher petit homme, ne te fais pas de ma prière une obligation
fatigantea, autant un seul mot
de toi donné librement m’est précieux et me comble de joie, autant il me serait un
remords et une honte arraché par l’obsession. Je te le dis du fond du cœur, mon cher
petit bien-aimé, ne m’écris pas si tu n’en sens pas toi-même le besoin irrésistible.
Je suis bien fâchée et même un peu inquiète que le bonhomme Durand ne m’ait pas apporté mon cher petit dessin
hier. C’est un jour de moins à t’admirer, et je les compteb, et puis j’ai peur qu’on ne lui ait
manqué de parole ce qui m’affligerait sérieusement. Enfin je n’en auraic le cœur net que ce soir. D’ici là ma
pensée et mon impatience feront encore bien des évolutions autour de toi et de mon
cher petit tableau de fête. Tâche de venir de bonne heure
pour que je puisse t’embrasser une pauvre fois à mon aise avant l’arrivée de mes
convives. Et puis, mon cher petit maître d’hôtel, vous m’enseignerez le grand truc
du
grand monde pour que j’ai l’air d’une grande dame.
Juju
1 Hugo et Juliette fêtent la Sainte Julie le 21 mai.
2 Il s’agit du dessin
« Crépuscule », MVH, inv. n° 38 (exposé chez Georges Petit en 1888, n° 137, et dans
l’éphémère Maison de Victor Hugo autour de 1889, n° 8)
http://parismuseescollections.paris.fr/fr/node/210254 [Remerciements à
Gérard Audinet].
a « fatiguante ».
b « comptes ».
c « n’aurai ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle déménage deux fois, à Plaisance-Terrace, puis au Hâvre-des-Pas.
- JanvierHugo milite pour empêcher l’exécution à Guernesey de l’assassin Tapner, en vain.
- 14 janvierHugo fait répéter Mlle Grave, qui interprètera le rôle de la Reine dans le Ruy Blas qui va être donné à Jersey. Juliette est jalouse.
- 16 janvierReprésentation de Ruy Blas à Jersey.
- 10 févrierExécution de Tapner.
- 11 févrierHugo écrit une lettre à Lord Palmerston pour protester contre l’exécution de Tapner.
- 28 aoûtHugo fait une excursion à Serk.
- Entre le 2 et le 8 octobreJuliette s’installe à Plaisance-Terrace.
- Entre le 12 et le 14 décembreJuliette déménage à la Maison du Heaume, au Hâvre-des-Pas.
